Politique industrielle : entre volontarisme économique et lignes de fracture

Le retour en force de la politique industrielle marque l’un des grands tournants économiques de notre époque. Face aux chocs successifs crises sanitaires, tensions géopolitiques, transition énergétique et fragilité des chaînes d’approvisionnement les États reprennent la main. Ils subventionnent, protègent, orientent. Ils choisissent, parfois arbitrairement, les secteurs jugés stratégiques. Mais à quel prix ?  Le FMI, dans sa lecture prudente, rappelle une vérité souvent occultée par l’enthousiasme politique : les gains de productivité promis par la politique industrielle ne sont ni automatiques ni spectaculaires. Les chiffres sont parlants. Une hausse moyenne de 0,5 % de la valeur ajoutée et de 0,3 % de la productivité, trois ans après l’introduction des subventions sectorielles, reste modeste au regard des attentes et des moyens engagés.  Pourtant, l’attrait de ces politiques est compréhensible. Soutenir une industrie naissante, sécuriser une filière énergétique ou préserver l’emploi manufacturier répond à des impératifs économiques, sociaux et parfois même souverainistes. Lorsqu’elles s’accompagnent d’effets d’apprentissage, de montée en compétences et d’économies d’échelle, ces stratégies peuvent produire de véritables succès industriels.  Mais l’envers du décor est plus complexe. Chaque soutien ciblé implique un arbitrage budgétaire, chaque protection crée un risque de distorsion, chaque choix sectoriel engendre des gagnants… et des perdants. Les secteurs non soutenus peuvent se contracter, les ressources se déplacer de manière inefficiente, et la productivité globale de l’économie en pâtir. À terme, le remède peut affaiblir le patient.  L’enseignement majeur du FMI est clair : les institutions comptent autant que les subventions. Là où la gouvernance est solide, la concurrence réelle et les mécanismes d’évaluation rigoureux, la politique industrielle peut être un outil utile. Ailleurs, elle risque de devenir un instrument coûteux de clientélisme économique et de mauvaise allocation des ressources.  Pour les économies émergentes, notamment africaines, la leçon est double. La tentation d’imiter les grandes puissances industrielles est forte, mais les marges budgétaires sont étroites. Dans ce contexte, les réformes transversales – amélioration du climat des affaires, accès au crédit, sécurité juridique, infrastructures – produisent souvent des effets plus durables que des aides ciblées.  La politique industrielle n’est donc ni une panacée, ni une hérésie. Elle est un outil à manier avec lucidité, discipline et humilité. Sans évaluation permanente, sans capacité de correction et sans vision d’ensemble, elle peut freiner la dynamique qu’elle prétend stimuler.  En définitive, la vraie question n’est pas de savoir s’il faut ou non une politique industrielle, mais comment la concevoir sans sacrifier l’efficience économique sur l’autel du volontarisme politique. C’est à ce prix seulement qu’elle pourra tenir ses promesses.  Solange MAJEJE

Le retour en force de la politique industrielle marque l’un des grands tournants économiques de notre époque. Face aux chocs successifs crises sanitaires, tensions géopolitiques, transition énergétique et fragilité des chaînes d’approvisionnement les États reprennent la main. Ils subventionnent, protègent, orientent. Ils choisissent, parfois arbitrairement, les secteurs jugés stratégiques. Mais à quel prix ?

Le FMI, dans sa lecture prudente, rappelle une vérité souvent occultée par l’enthousiasme politique : les gains de productivité promis par la politique industrielle ne sont ni automatiques ni spectaculaires. Les chiffres sont parlants. Une hausse moyenne de 0,5 % de la valeur ajoutée et de 0,3 % de la productivité, trois ans après l’introduction des subventions sectorielles, reste modeste au regard des attentes et des moyens engagés.

Pourtant, l’attrait de ces politiques est compréhensible. Soutenir une industrie naissante, sécuriser une filière énergétique ou préserver l’emploi manufacturier répond à des impératifs économiques, sociaux et parfois même souverainistes. Lorsqu’elles s’accompagnent d’effets d’apprentissage, de montée en compétences et d’économies d’échelle, ces stratégies peuvent produire de véritables succès industriels.

Mais l’envers du décor est plus complexe. Chaque soutien ciblé implique un arbitrage budgétaire, chaque protection crée un risque de distorsion, chaque choix sectoriel engendre des gagnants… et des perdants. Les secteurs non soutenus peuvent se contracter, les ressources se déplacer de manière inefficiente, et la productivité globale de l’économie en pâtir. À terme, le remède peut affaiblir le patient.

L’enseignement majeur du FMI est clair : les institutions comptent autant que les subventions. Là où la gouvernance est solide, la concurrence réelle et les mécanismes d’évaluation rigoureux, la politique industrielle peut être un outil utile. Ailleurs, elle risque de devenir un instrument coûteux de clientélisme économique et de mauvaise allocation des ressources.

Pour les économies émergentes, notamment africaines, la leçon est double. La tentation d’imiter les grandes puissances industrielles est forte, mais les marges budgétaires sont étroites. Dans ce contexte, les réformes transversales – amélioration du climat des affaires, accès au crédit, sécurité juridique, infrastructures – produisent souvent des effets plus durables que des aides ciblées.

La politique industrielle n’est donc ni une panacée, ni une hérésie. Elle est un outil à manier avec lucidité, discipline et humilité. Sans évaluation permanente, sans capacité de correction et sans vision d’ensemble, elle peut freiner la dynamique qu’elle prétend stimuler.

En définitive, la vraie question n’est pas de savoir s’il faut ou non une politique industrielle, mais comment la concevoir sans sacrifier l’efficience économique sur l’autel du volontarisme politique. C’est à ce prix seulement qu’elle pourra tenir ses promesses.

Solange MAJEJE